Les Gueulantes

Sciences sociales en danger?

Voilà trois ans que j’étudie les sciences humaines et sociales. Voilà trois ans que ma perception du monde se transforme après chaque heure de cours. Anthropologie, démographie, économie, linguistique, philosophie politique et sociologie : autant de disciplines qui offrent la capacité de comprendre l’humain à chacun de ceux qui font l’effort de se détacher de leurs émotions et de leurs pulsions. On y apprend que la manière scientifique de comprendre notre monde social et culturel n’est pas dans l’affirmation de croyances, d’idées ou de fantasmes idéologiques mais dans le questionnement continuel de chaque élément de nos différentes sociétés. On n’y dénigre aucune différence : chaque exception constituant pour les sciences humaines et sociales un royaume de richesses culturelles à étudier, aussi bien au sein de notre société que dans des sociétés qui nous apparaissent comme « étrangères ». On se fait à l’idée qu’aucune culture n’est supérieure à une autre, mais qu’au contraire que chacune a sa propre histoire culturelle, sa propre conception du pouvoir politique, ses propres croyances et ses propres systèmes économiques. Et que malgré nos différences culturelles, chaque être humain est sujet à être déterminé par des lois naturelles ou culturelles, peu importe ses choix. On comprend l’homme non pas en se basant sur ce qu’on sait de soi mais sur ce qu’on ne sait pas de lui. On ne donne pas de réponse toute faite. On se pose des questions! Et la réponse qui vient de l’autre ouvre à davantage de questions auxquelles il faudra trouver davantage de réponses. Et ainsi de suite.

Il s’agit de découvrir la complexité de l’être humain pas à pas. Et non de se limiter à notre première impression. Voilà ce que sont les sciences humaines et sociales, voilà pourquoi j’ai choisi ces études. Car je savais qu’elles pourraient m’offrir les outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons sans avoir à me contenter des préjugés que je m’en suis fait.

Mais voilà, à quoi bon chercher des réponses quand celles-ci ne sont lues et comprises qu’entre chercheurs? A quoi bon défendre une pensée rationnelle et objective qui peut offrir un avis plus juste sur une situation si celle-ci n’est pas écoutée par les « grands décideurs », représentants du peuple? Voilà les deux grandes questions qui m’occupent l’esprit depuis Novembre (2015) dernier. Et voilà ce que peuvent penser et ont pu dire nos dirigeants au cours de cette dernière décennie :

« Faut arrêter maintenant, il y a des comportements inexcusables qui sont donc inexplicables. Quand on veut expliquer l’inexplicable, c’est qu’on s’apprête à excuser l’inexcusable » (Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, en 2007)

« Aucune excuse ne doit être recherchée, aucune excuse sociale, sociologique ou culturelle car dans notre pays rien ne justifie qu’on prenne des armes et qu’on s’en prenne à ses propres compatriotes » (Manuel Valls, Premier Ministre, en novembre 2015)

« Il ne peut avoir aucune explication qui vaille, car expliquer c’est déjà vouloir un peu excuser » (Manuel Valls, en janvier 2016)

N’en déplaise à Nicolas Sarkozy, à Manuel Valls et à bien d’autres membres de notre élite politique, chercher à comprendre l’Autre même dans ce qu’il a de plus terrifiant n’excuse en rien l’aspect moral d’une situation. Peut-on comprendre culturellement le sacrifice humain chez les Aztèques ou encore chez les Egyptiens et chez les Romains de l’Antiquité ? Oui, le rapport au divin de ces sociétés peut expliquer la présence dans leurs rites du sacrifice d’hommes et de femmes à leurs dieux. Il faut donc étudier l’aspect religieux et le sens donné au sacrifice humain pour comprendre cet acte, aussi immoral soit-il. Est-ce que les archéologues et les historiens qui ont travaillé sur ces civilisations excusaient le sacrifice humain pour autant? Évidemment non.

Et pourtant, malgré les outils scientifiques qui sont mis à sa disposition par la sociologie, par l’anthropologie ou ne serait-ce que par un peu d’histoire et de culture générale, l’homme politique contemporain accuse les sciences sociales de tenter d’excuser la violence et se contente de répondre à la violence par davantage de violence. (N’est-ce pas une réaction puérile et déraisonnable de répondre à la violence par la violence? La phrase « c’est lui qui a commencé » justifie rarement pour un parent que deux enfants se battent dans un jardin d’enfants, alors pourquoi le serait-ce si cela devient le seul choix politique d’un pays face à un organisme terroriste?)

Les sciences humaines et sociales ont fait leur apparition pour donner des outils à ceux qui souhaitaient dénoncer les inégalités injustifiées de notre monde, de nos sociétés et de celles d’ailleurs. Afin que la politique prenne conscience par elle-même des erreurs qu’elle peut commettre et ainsi que chacun puisse goûter une justice sociale. N’était-ce pas le souhait de Marx quand il disait :

“Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s’agit maintenant de le transformer.”

« Les inégalités? C’est la faute au système! C’est la faute à la société! » dira Gégé à Bébert au comptoir de chez Momo après avoir tiré son tiercé. Oui, ce n’est pas faux. Nous serons tous plus ou moins d’accord avec Gégé : les conditions de vie (alimentation, éducation, revenu, etc) de chacun déterminent son action au quotidien. Et « Chaque individu est le seul responsable de ses actes » nous dira Dame Justice. Et on ne pourra pas non plus lui donner entièrement tort. Quand Gégé décide de trinquer avec Bébert parce qu’il a gagné une centaine d’euros à son dernier jeu à gratter, c’est bien lui qui est responsable de son geste. Ou quand Bébert revient saoul chez lui et s’engueule violemment avec sa femme, c’est bien lui qui a décidé de se saouler et de lever le poing sur son épouse. Et la Justice le punira pour cela. Et nous dirons tous : « Quelle enflure! Battre sa femme, tu te rends compte! »

Seulement voilà, admettons, si Bébert n’avait pas, pour toute éducation, entendu dire que « c’est normal de trimer dans la vie, c’est le lot commun » et que « la seule manière de s’en sortir c’est de travailler dur encore et encore », d’exercer un métier aliénant et de galérer pour joindre les deux bouts à la fin du mois, il n’aurait peut-être pas eu à gratter ses jeux et à boire avec Gégé pour trouver un minimum de sociabilité après une journée accablante avant de rentrer chez lui rond comme un ballon pour se retrouver dans un appart’ minable où sa femme de toujours lui rappelle à quel point, depuis ses vingt ans, il n’a rien fait de sa vie.

Alors Dame Justice aura tous les droits de le condamner à quelques années de prison car sa pauvre femme comme toute autre personne est dans son droit de demander justice face à toute violence physique ou morale. Néanmoins, son pote Gégé n’avait pas tout à fait tort de gueuler contre les dispositions sociales qui l’avaient amené lui et Bébert chez Momo car Bébert n’avait pas non plus choisi de vivre « une vie de chiotte ». Il a sûrement et simplement pensé qu’il n’avait pas d’autre choix que de vivre celle-ci. A qui la faute pour la femme battue? A Bébert, évidemment! Mais à qui la faute de la vie merdique de Bébert? Et bien oui? A qui? C’est justement à ça que répondent les sciences sociales : comment un être humain est-il amené à agir comme il agit? Pourquoi telle pratique? Pourquoi tel rituel? Qu’est-ce qui dépend de lui? Quels choix s’offrent à lui? Qu’est-ce qui lui est imposé et pourquoi? Pourquoi ce choix lui est-il imposé et par qui ou quoi ? et ainsi de suite. Et ce raisonnement peut être appliqué au chauffard qui vous a doublé à toute allure à votre retour du boulot comme aux assassins qui ont terrassé Charlie Hebdo et le Bataclan en 2015.

Non, les sciences sociales n’excusent pas ces comportements terribles et abjects! Mais au lieu de tenter de comprendre les causes premières d’une telle crise socioculturelle, au lieu de répondre aux valeurs que la gauche est censée défendre, au lieu de raisonner le peuple face au populisme facile qui mène à davantage de conflits sociaux, notre gouvernement s’est fermé à toute rationalisation de ces actes, a foncé tête baissée dans la violence et a donné raison d’une part au terrorisme en jouant le jeu de la guerre et d’autre part à l’extrême droite en jouant la carte du sécuritarisme, en limitant les libertés et en accentuant les inégalités au nom des valeurs républicaines que le terrorisme a, selon les réseaux sociaux, attaquées.

Non, M. Valls, les sciences humaines et sociales n’excusent pas, mais elles comprennent l’homme et offrent au monde politique les outils pour être plus juste et pour faire en sorte que des massacres comme ceux qu’on a connus à Paris en janvier et en novembre derniers ne puissent se reproduire.

J’invite les plus curieux d’entre vous à lire l’ouvrage de Bernard Lahire, intitulé Pour la sociologie publié en Janvier 2016:

9782707188601

Ainsi qu’à regarder la vidéo d’Usul sur le même sujet parue le 31 janvier 2016 :

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