Redéfinition du langage

Émeute : action collective d’éclatement des rapports de domination par la réappropriation violente de son espace symbolique

Comment est-il possible d’éclater physiquement une chose aussi invisible et impalpable que la domination ? En s’en prenant à ses représentations symboliques. Du public au privé, en passant par les poubelles de la mairie, qui témoignent de notre prétendue incompétence à nous gérer nous même, jusqu’aux vitrines de banques dont la légalité de son arnaque nous rappelle notre propre soumission à la monnaie, l’émeute rafle tout sur son passage. Le « tout », la domination dans sa globalité. Tout devient potentiellement un symbole de domination et doit être renversé : la société dans son ensemble est représentée dans ces biens sacrifiés. La spontanéité du mouvement d’émeute n’a d’égaleque sa stratégie d’action : sans but préalablement défini, il permet aux individus de prendre conscience de leur propre force collective, mais également de leur propre soumission à l’ordre même qu’il conteste, par l’exaltation du désordre. Ce faisant, l’émeute rassemble en même temps qu’elle divise : après l’initiative collective se produit une initiative individuelle de destruction et de renversement, comme si l’émeute produisait elle même une subjectivité chez les individus, une sorte de logique d’action sous une effervescence sociale. Chaque individu voit l’espace se transformer, pour redevenir sien. Tout est possible.

La violence, stigmatisée dans sa version néfaste, est en réalité une partie intégrante de toute société, humaine, animale, végétale. Chaque espèce interagit par des rapports violents avec son entourage, et l’être humain n’y fait aucune exception. Les sociétés humaines sont traversées par de nombreuses réponses interprétatives de cette violence : par la répression – les tabous, la politique, la religion – ou par l’exutoire – la transgression rituelle, la sorcellerie, la fête. Autant de moyens mis en œuvre par la société pour répondre a son besoin de violence, et dont la liste est évidemment très incomplète, en constante réinvention. Pour contrecarrer la vision si négative et inutile de la violence, relayée par les médias et la classe dominante, je m’aventurerais même à dire que la violence est un témoin de civilisation. Elle est le reflet de rapports sociaux, d’un certain sens de la collectivité et du commun. En effet, la violence est une relation, car personne n’est violent en soi : nous la portons comme tout être vivant, mais nous deviendrons toujours violent par rapport à quelque chose ou à quelqu’un, ce qui suppose une interaction. Dans cette perspective, la relation est réversible et interdépendante : le contexte justifiera et légitimera la violence, selon des symboles particuliers à chaque époque et à chaque partie du monde. Un peu comme la loi de Darwin de l’adaptation, qui s’étendrait à l’échelle sociale. Si les conditions deviennent invivables, symboliquement ou physiquement, la violence du désordre sera un moyen de renouveler la société en sacrifiant une partie de sa culture matérielle, et parfois bien malheureusement une partie de son effectif humain.

Sans jugement, ni plus ni moins qu’en analysant les faits qui se déroulent actuellement et qui ne sont évidemment pas exclusifs à notre pays, il est possible de dégager un réel besoin de rétablir un ordre juste et légitime. Il n’existe en cela pas de « casseurs », seulement des personnes qui attendent et provoquent le renouveau au détriment de l’ancien, selon une violence plus ou moins perceptible. Les manifestations de ce désordre à l’encontre du matériel sont sur-médiatisées, dans le but d’accuser et de juger ces personnes révoltées plutôt que de les comprendre. Or la catégorie de « révoltés » englobe toutes les personnes montrant un signe de désaccord de l’ordre en place, par leur adhésion au même mouvement de contestation. Nous voyons petit à petit la mobilisation grandir, ce qui crédibilise de plus en plus ce mouvement de révolte face à l’Etat. Il paraît donc urgent de reconnaître que les dégâts collatéraux dont je dresse ici le portrait ne sont qu’anecdotiques, dans le renversement d’une domination qui s’épuise d’elle-même.

Le capitalisme n’était pas fait pour durer, il porte en lui les graines de sa propre destruction, comme nous l’a écrit Marx il y a bien longtemps maintenant. La société fabrique en effet sa propre jeunesse, cette jeunesse qui aujourd’hui casse et abîme les vestiges du non-sens. L’ordre c’est nous, le désordre est notre pouvoir de renversement. Certains détruisent des biens symboliques, d’autres débattent sur les avenirs possibles, mais chaque corps de la rébellion porte sa propre légitimité au sein du mouvement global. Tel un magma en fusion constante, le corps social bouillonne et parfois enflamme une bonne partie de l’espace. Plus besoin de distinguer la nature de la culture, le sauvage du civilisé, car tous répondent à la même logique de préservation par le renouvellement de ses règles.

Poulpanar

Photo : Sebastiao Salgado dans son recueil « Genesis »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s