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Séance de débat avec Julien Salingue et le NPA de Nanterre

« Docteur en Science politique (Université Paris 8), ancien enseignant à l’Université d’Auvergne, Paris 8, Paris 10, mes recherches portent sur le mouvement national palestinien et sur les dynamiques politiques, sociales et économiques en Palestine. » voir son blog : A la recherche de la Palestine

Nous sommes dans un contexte de « mouvement social », une effervescence due à de nombreux facteurs dont l’interdépendance n’est plus à démontrer : des attentats contre la capitale, la montée médiatique du Front National, le décret de l’état d’urgence, la réforme constitutionnelle sur la déchéance de nationalité, et maintenant le projet de réforme du code du travail… la société entre en « ébullition », pour reprendre l’expression de Julien Salingue pour aborder les phénomènes de rébellion. Je me suis donc aventurée à cette réunion du Nouveau Parti Anticapitaliste, d’une part pour évaluer « l’ambiance » de ce parti, et d’autre part pour en savoir plus sur les répercussions de la politique internationale de la France, depuis des décennies, sur sa réalité sociale actuelle. Me voilà donc dans cette salle municipale de Nanterre pour chercher à comprendre les phénomènes de désobéissance auxquels nous assistons depuis quelques temps dans notre pays.

De l’état d’urgence…

Julien commence son intervention par l’évocation de la dangerosité de l’état d’urgence et l’accoutumance qu’il pourrait engendrer. « Il ne faut pas laisser l’exception devenir la règle » dit-il en expliquant comment ces mesures sécuritaires peuvent conduire à « s’habituer à l’inhabituel ». En effet, il semblerait que ce pouvoir d’urgence (exceptionnel par sa définition) ait vocation à perdurer dans le temps, ce qui est très inquiétant selon lui : le pouvoir d’urgence n’est pas censé être durable, or nous constatons que le vote de cette loi s’est fait très rapidement, et que sa reconduction n’a donné suite à aucun débat. Elle sera d’ailleurs reconduite le 26 mai à l’occasion de l’Euro de football, nous précise-t-il. Il évoque plusieurs méfaits liés à l’instauration de cet état d’urgence durable :

  • l’introduction progressive de la sanction de présomption, qui revient à condamner quelqu’un pour quelque chose qu’il n’a pas encore fait, présente d’une part une ambiguïté philosophique du fait de vouloir prévoir l’avenir d’un point de vue légal, et d’autre part une ambiguïté juridique par l’inversion de la hiérarchie entre police et justice, la police ayant possibilité de prendre des initiatives. Julien ajoute que le garde des sceaux Mr Urvoas a proposé dès son arrivée au gouvernement de fusionner son ministère avec le ministère de l’intérieur… Nous assistons donc à une menace de confusion et de centralisation extrême des pouvoirs, où les pleins pouvoirs seraient donnés à un ministère.

  • l’impossibilité de débattre malgré l’envie des citoyens (notamment les très jeunes) de comprendre ce qu’il se passe, sans porter de jugement hâtifs sur les attentats comme le fait BFM. Julien souligne que depuis l’attentat dans les locaux de Charlie Hebdo il existe des « questions qu’on n’a pas le droit de poser », des sujets qui ne méritent pas une compréhension censée. L’heure est à la haine et au jugement. Notre premier ministre nous en a apporté la preuve en crachant sur la sociologie qu’il réduit à une excuse des comportements terroristes, ce qui énerve particulièrement notre orateur. Julien nous rappelle l’importance d’expliquer les phénomènes pour en comprendre les dynamiques, et ainsi pouvoir les prévenir efficacement. Il évoque une « pensée circulaire imposée » : le terrorisme n’a pour seule cause les terroristes et inversement. Et ceux qui sortent de ce schéma explicatif dénué de tout sens critique sont vu comme des perturbateurs. On peut se poser la question du recul, car selon lui nos dirigeants n’ont aucun mal à apporter toutes les explications sur des phénomènes similaires se déroulant hors de nos frontières européennes…

Dans ce sens, « tout ce qui perturbe l’ordre public se présente comme une atteinte à la sécurité », donc présente un potentiel de répression qui n’a pour l’instant aucune limite. Les questions indiscutables permettent à l’état de se déresponsabiliser, n’ayant aucune explication à fournir sur son rôle dans les rapports politiques au Moyen Orient. Ne pas parler, c’est ne pas reconnaître : pas de reconnaissance officielle donc pas d’explication et pas de débat, et ainsi de suite. La déchéance de nationalité va aussi dans ce sens selon Julien : elle contourne la vraie question, elle aborde le problème comme si la menace et son explication venaient d’ailleurs. Une personne de l’assemblée intervient ici dans le débat pour faire le parallèle avec les propos tenus lors de la guerre d’Algérie et la politique française : en effet, ceux qui osaient poser des questions à cette époque étaient vus comme des anti-français (Paris le 17 novembre 1961). Nous assisterions, comme à l’époque, à une passivité de l’opinion publique. La démocratie est ainsi contournée, par une nouvelle législation sur les libertés, et apporte des armes légales pour le fascisme et le despotisme. Julien ajoute même que la France prépare actuellement des « camps », lorsqu’elle forme une communauté nationale en fermant ses territoires, d’où le danger et la spécificité de l’époque moderne, qui fait l’amalgame entre nationalité et terrorisme, symbolisant la menace de l’altérité.

De l’impérialisme et de la guerre au Moyen Orient…

Un petit rappel géo-politique nous est très clairement évoqué par Julien, concernant le rôle de l’Occident dans l’émergence des groupes terroristes au Moyen Orient. La destruction de l’appareil d’état irakien en 2003 par les occidentaux à conduit à libérer des forces autonomes et sans limites. Cette libération par le rejet, couplée à la haine entre sunnites et chiites qu’a suscité la nomination d’une cellule chiite pour gouverner, a incité les anciens membres de l’appareil d’état irakien a fonder leur propre organisation, destinée à combattre la nouvelle gouvernance soutenue par l’Occident, motivés par la recherche de pouvoir et d’un statut social.

Il décrit ensuite le printemps arabe comme une conséquence de 40 ans de gouvernance et ses différentes répressions : les forces contre-révolutionnaires, à savoir les Frères Musulmans et les gouvernements en place, par leur institutionnalisation, ont échoué à anéantir ces révolutions par leur ancrage dans l’ancien régime autoritaire. Ainsi, un espace politique se libère, constituant une porte d’entrée des mouvements contestataires radicaux, style Daesh, qui se croient légitimes par rapports à ces traîtres marchant avec l’Occident. Cette organisation a donc profité d’un « positionnement hors système », qui selon Julien, est une ouverture pour le fascisme et la radicalisation (il fait ici le parallèle avec le Front National). L’accumulation de la violence subie fait apparaître la lutte armée comme seule voie d’action : il est donc intéressant de « comprendre la démarche plutôt que les revendications », nous dit Julien. Il précise que la réponse à la question du pourquoi de ces attaques terroristes qui ont frappé la France n’est pas dans le Coran, mais bien dans les dynamiques sociales mondialisées.

La libération de l’espace politique est très dangereuse, surtout dans le contexte d’accumulation de violence et d’ébullition socio-politique qui frappe le Moyen Orient, depuis la mort de Kadhafi en 2011, qui fut un symbole des possibilités à venir. Nous retrouvons aujourd’hui la même dynamique au Moyen Orient que pendant le printemps arabe : il y a une continuité dans l’ébullition, et la même logique de rupture sociale, quand par exemple, le clan El-Assad possède 50% du PIB de son pays. Le soutien militaire apporté par l’Iran et la Russie au gouvernement syrien n’a rien arrangé : il a engendré une escalade de la violence et poussé les groupes dissidents à s’armer de plus en plus pour tenter d’inverser de faire obstacle à la domination militaire. Ces pays impérialistes veulent voir en Syrie une transition « dans l’ordre », c’est à dire avec des « bouts de l’ancien régime » selon Julien, car cet ordre permet de nombreux accords économiques qui voleraient en éclat si la révolution gagnait. Ainsi, la recherche de l’ordre est au cœur de la représentation de Daesh comme des « libérateurs » : ils apportent l’ordre, même si c’est LEUR ordre. L’ancrage dû à sa base territoriale apporte à ce groupe une importance cruciale et lui vaut une figure de gouvernement et de l’ordre restitué, agissant par la gouvernance locale, contrairement à Al Qaïda, dont la base était uniquement poussée vers l’exportation. Ce groupe terroriste n’a donc pas été « créé » à proprement parlé par l’Occident, mais son émergence est le résultat d’une politique internationale.

Le rôle impérialiste de la France est, lui aussi, loin d’être anodin dans ces guerres : notre gouvernement soutien les dictatures, repères les « bons chevaux » et leur potentiel économique (comme le Qatar et l’Arabie Saoudite par exemple). En « pariant sur le triomphe de la contre-révolution », elle se présente comme un adversaire prioritaire du point de vue des groupes révolutionnaires comme Daesh. Les mouvements alternatifs et progressistes, aussi violents soient-ils, doivent être écoutés, car ils répondent à un besoin : il ne faut pas chercher « les même que chez nous », nous dit Julien, mais écouter leurs revendications. Là est censé être le vrai rôle de la politique, d’écouter les groupes en allant au delà de notre vision manichéenne de l’idéologie (gauche/droite). Notre orateur revient une fois de plus sur le fait que ces groupes n’ont d’autre choix que d’évoluer en milices, il nous en rend compte par l’exemple du Conseil National Syrien, groupe semi-institutionnel par sa logique de compétition politique, mais dont la riposte les a conduit à la confrontation militaire.

Julien conclue par un « coup de gueule » concernant le soutien des gauchistes aux militants kurdes ; selon lui la proximité affective est due à la ressemblance dans leur programme de direction avec nos partis contestataires, qui les présente comme un idéal de révolution et de combat contre la répression. Or le soulèvement des kurdes n’est autre qu’un mouvement national : « ce que veulent les kurdes, c’est le Kurdistan » nous affirme Julien. Ce groupe n’aurait jamais attaqué Daesh si ces derniers n’avait pas menacé leur mission de récupération. Les intérêts de ce groupe idéalisé mettent donc en lumière la question de la variabilité du discours sur l’indignation et du soutien affectif que l’on apporte à ces groupes.

Pour finir, Julien évoque la condition des réfugiés de ces pays victimes de la guerre impériale : ces personnes sont « doublement victimes », nous dit-il, car elles subissent l’impérialisme à la fois dans leur pays d’origine, par la guerre et l’extrême violence, et à la fois dans leur pays d’accueil, par le rejet et des conditions de vie inacceptables. Ces mêmes réfugiés, ayant les moyens financiers de migrer vers l’Europe, font donc partie de la classe « aisées » de leurs pays : s’ils sont prêts à fuir dans de telles conditions de migrations et à renoncer à leurs statuts sociaux, c’est qu’ils n’ont vraiment pas le choix. Ils fuient majoritairement les dictatures, celles-la même qui sont entretenues par l’impérialisme occidental. Cette situation est très paradoxale, car ils fuient vers un pays qui a une responsabilité dans leur situation de réfugiés politiques.

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